Un jour, je regardais un débat entre intellectuels de ce pays à la télévision. L’un d’eux, historien de grande réputation, avait dit à ses contradicteurs que l’histoire du Gabon n’est pas connue dans tous ses contours. Au contraire, avait-il martelé, elle a été savamment tronquée au cours des décennies qui ont suivi la proclamation de l’indépendance du pays en 1960. En fait, disait-il, le Gabon est un pays particulier : on promeut celui qui a peu de mérite et on valorise presque toujours ceux qui ne le méritent pas, et cette façon de faire s’est imposée comme règle de fonctionnement dans le management du pays.

En tant qu’étudiant de la première génération post-indépendance et en ma qualité de haut responsable, notamment membre du gouvernement pendant de longues années, parmi ceux de la première heure du régime d’El Hadj Omar BONGO, je peux confirmer ce fait, au moins partiellement. Et l’histoire de Paul MOUKAMBI en est la parfaite illustration, pour montrer qu’au Gabon, toute réussite est source de problème. Personne n’a le droit d’être brillant, personne d’autre n’a le droit de réussir, etc. A mon avis, c’est le résumé succinct de la vie de Paul MOUKAMBI, un digne fils du Gabon qui mit son intelligence au service de son pays et qui ne méritait pas de finir sa vie de la manière que l’on sait.
J’avais fait la connaissance de Paul MOUKAMBI alors qu’il était encore au Lycée de Libreville en 1961 (actuel Lycée Léon MBA). Nous étions de très bons amis. Il viendra me retrouver plus tard en France, où je l’avais accueilli en 1962. A cette époque, il n’y avait pas de Bapunu, parce que je suis Mupunu, ni de Masangu, parce qu’il était Musangu. Il n’y avait pas de Fang, de Myéné, de Nzèbi, etc. J’affirme que tous ces paradigmes qui sont apparus hélas dans notre pays pour discriminer les compatriotes sont des constructions ultérieures dans leur forme ethno-politique. A cette époque, il n’y avait que des Gabonais. Nous n’étions que des Gabonais et nous étions fiers de l’être. Les jeunes générations doivent bien comprendre que nos affinités se fondaient exclusivement sur notre ambition pour notre pays. Des gens comme Paul MOUKAMBI ont aimé leur pays et lui ont consacré tous leurs efforts. Ils ont sacrifié leur vie pour ce pays. Nous tous, nous qui avons été les premiers étudiants post-indépendance, avons porté, en nous, quel que fût notre pays d’origine (Sénégal, Guinée, Mali, Côte d’Ivoire, Bénin, Togo, Gabon, Cameroun, etc.), le même idéal : valoriser l’Afrique.
C’est donc fort de cet idéal, qu’en France, nous nous retrouvions régulièrement, bien que je fusse à Paris et Paul à Poitiers. Nous militions ensemble dans le Mouvement Gabonais d’Action Populaire (MGAP) que nous avions, ensemble, créé avec d’autres frères gabonais tels que MBOUY-BOUTSI, OWONO NGUEMA ou encore NZOGHE NGUEMA, entre autres. Il y avait aussi d’autres organisations estudiantines comme l’A.G.E.G et, notamment, la FEANF, la plus importante de toutes, à laquelle la majorité d’étudiants Africains adhéraient et dont Paul MOUKAMBI a été un président charismatique.
Paul MOUKAMBI marquait, en effet, systématiquement les esprits parce qu’il était sérieux, très sérieux même. Il avait un esprit ouvert et une soif extraordinaire de connaissance. Il savait vraiment ce qu’il voulait faire. Il avait des idées précises. Quand il rentre au Gabon, parce que le Président BONGO, qui venait de succéder à Léon MBA décédé quelques mois plus tôt, voulait absolument qu’il revienne au pays, il a été immédiatement nommé Secrétaire Général au Ministère des Affaires Economiques, du Développent, du Plan, des Mines, de l’Energie et des Ressources Hydraulique dont j’avais la charge. Le Président me l’avait confié parce qu’il savait que nous étions des amis et que je pouvais l’initier à la gestion de la chose publique, puisque j’y avais été initié avant lui. Je peux dire que c’était un collaborateur exceptionnel. Il s’est très vite fait remarquer comme un travailleur farouche. C’est donc sans grande surprise que le Président BONGO va l’appeler à ses côtés. Son entrée au Gouvernement n’avait surpris personne, bien au contraire. Il avait une manière particulière et remarquable de manager. Paul MOUKAMBI fut, avec quelques autres jeunes gabonais de sa génération, les pionniers de la gestion financière du Gabon. Il a été un excellent Ministre des Finances. C’est lui qui a incontestablement initié le développement de la province de l’Ogooué-Lolo, sa province, à travers la réalisation de la plupart des grands projets de développement du Président BONGO au cours des deux premières décennies de son magistère.
Le lecteur comprendra donc mon plaisir, et c’est aussi un très grand honneur, de signer la préface de cet ouvrage. Lorsque j’ai été sollicité par ses auteurs, j’ai été ravi de contribuer à cette initiative, que je trouve juste d’un point de vue moral et très pertinente du point de vue du devoir de mémoire. S’il faut « rendre à César ce qui est à César », il faut reconnaître à Paul MOUKAMBI, ce qu’il a fait pour son pays. Ses enfants et tous ses descendants doivent en être fiers.
Il est, en effet, urgent que l’histoire de notre pays, notre histoire à tous, intègre la vie de celles et ceux qui ont concouru, chacun à son niveau et avec son talent, à forger le Gabon, dans tous les secteurs. J’invite donc tous les chercheurs, universitaires ou non, mais aussi les écrivains, à multiplier ce genre d’exercice et à diversifier leurs investigations sur tous les acteurs et toutes les époques de la construction du Gabon.

PRÉFACE D’EMILE KASSA MAPSI,Ancien Ministre et Homme politique à la retraite

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